Après quatre mois d’attente, j’ai enfin récupéré la voiture. Un Dacia Bigster, censé être ma maison cet été pour trois mois cap au nord, et pour l’instant un gros point d’interrogation très coûteux. Avant de lui confier quoi que ce soit de sérieux, il me faut une réponse à une question simple : est-ce que je peux vraiment dormir là-dedans ? Le 1er mai est férié en Allemagne, le week-end s’est donc retrouvé bien rallongé, et deux nuits dans les bois allaient m’en apprendre plus qu’une autre soirée passée à regarder des vidéos YouTube.
Juste après le travail, j’ai sauté dans la voiture et mis le cap au nord vers le Müritz-Nationalpark, un coin où je n’étais pas retourné depuis des années, à peu près à mi-chemin entre Berlin et Rostock. J’ai ensuite mis plus d’une heure à sortir de Berlin, autant pour l’avance prise. Plan B : un lac que j’avais repéré sur la carte, le Kalksee, à Binenwalde, près de Neuruppin. Je suis arrivé avec largement assez de jour devant moi, j’ai descendu le petit chemin jusqu’au bord, et j’y ai dîné avec l’eau juste en face. Déjà une soirée bien meilleure que ce que je méritais.
Le seul souci quand on dort au bord d’un lac en mai, ce sont les moustiques. Je n’ai pas encore de moustiquaire pour les fenêtres, et c’était ma première nuit dans la voiture, donc j’ai improvisé. Déplier la plateforme du lit, tirer le matelas à l’intérieur, sauter après lui, claquer les portes, et faire semblant d’être ailleurs. Ensuite, ça a empiré. Il fallait encore me changer, retrouver mon Kindle, mes écouteurs et mon sac de couchage, le tout déjà à l’intérieur. Je fais 188 cm. La hauteur sous plafond à l’arrière est d’environ 50 cm. La contorsion qui a suivi est de celles qui te font transpirer pour de mauvaises raisons. Mais j’ai fini par être à l’horizontale, habillé, en train de lire. Première nuit dans la nouvelle voiture, c’est parti.
Verdict de la première nuit : inconfortable, je me suis réveillé avec le bas du dos en compote. J’ai dormi d’une traite, c’est la bonne nouvelle, mais le matelas, en y regardant de plus près, est une horreur. Acceptable pour une nuit au chaud en vacances, un vrai problème pour plus long. J’ai aussi eu froid la première heure, le temps de sortir mon deuxième sac de couchage (prévu pour du -6°C), et j’avais laissé une fenêtre entrouverte derrière le store sans m’en rendre compte. Ça n’a sûrement pas aidé. Tout ça est réglable. Fermer la fenêtre. Dormir dans le bon sac dès le départ. Changer le matelas, ce que je vais faire. Surtout, je me demande comment le journaliste auto de 100 kilos qui a testé exactement le même setup a pu dire honnêtement qu’il avait passé une bonne nuit. Mon hypothèse de travail : il a dormi à l’hôtel d’à côté et est revenu pour la photo du matin. Bref. Ouvrons la fenêtre, profitons de la vue, et faisons du café.
En préparant le café, j’ai remarqué que j’avais oublié mon jerrycan d’eau à la maison. Deux litres pour trois jours, c’est un problème, sauf que c’est aussi la parfaite excuse pour s’arrêter dans un café de village, prendre une part de gâteau au chocolat délicieuse, et remplir les bouteilles d’un litre que j’avais emportées. Trente minutes plus tard, j’étais garé à côté du camping de Boek, prêt pour une vraie journée dans les bois.
Petit mot sur le parc. Le Müritz-Nationalpark a été créé en 1990, et c’est le plus grand parc national forestier d’Allemagne. Il se trouve à côté du Müritzsee, le plus grand lac du pays. Les hêtraies du parc ont été inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2011, en extension du site des Forêts primaires de hêtres d’Europe, un bout intact de ce à quoi ressemblait le continent après la dernière glaciation. C’est aussi une destination sérieuse pour l’observation des oiseaux, ce qui n’est pas du tout mon truc, mais plus je vieillis, plus ça m’intrigue. Hobby possible pour plus tard, à classer dans un coin.
La balade faisait 19,3 km et a été quasi silencieuse. Je ne crois pas avoir croisé un seul marcheur de tout l’après-midi, juste quelques cyclistes au pas, qui flânaient entre les arbres. Les cabanes d’observation des oiseaux sont partout, des petites boîtes en bois à moitié cachées dans les roseaux, faites pour les gens patients. Je ne suis pas encore quelqu’un de patient, mais je me suis quand même assis dans l’une d’elles un moment, en faisant semblant.
Pour la deuxième nuit, j’ai filé à Röbel, un petit bourg avec un parking où les camping-cars sont les bienvenus. J’aurais préféré être planqué quelque part entre les arbres, mais on me l’avait recommandé, et je n’avais pas envie de prendre le risque de choisir un endroit où je ne serais pas le bienvenu. Le matelas semblait pire la deuxième nuit, je ne sais pas trop comment. J’ai laissé tomber vers 5h du matin, pris un petit-déjeuner très en avance, et roulé vingt minutes jusqu’à Sietow Dorf, un petit village sur la rive ouest. La balade qui a suivi est de celles qui te font oublier ta mauvaise nuit : la forêt, des champs de colza jaune fluo, un long passage le long du lac, le château de Klink au loin, et un coup de soleil que je n’ai pas vu venir sur le moment.
Et retour à Berlin. Première micro-aventure dans la voiture : officiellement bouclée. Les vraies leçons : le matelas dégage, il me faut des moustiquaires aux fenêtres avant la prochaine sortie, et il faut que je trouve un moyen de me changer à l’intérieur sans passer un casting pour le Cirque du Soleil. La voiture est aussi beaucoup plus petite que le van que j’avais avant, qui me manque déjà, et il y aura une longue liste de compromis avant que ce truc soit prêt pour trois mois. Mais j’avais oublié à quel point j’avais besoin, même brièvement, de m’éloigner de la ville, et à quel point une journée commence mieux avec un mauvais café au bord d’un lac. Aucun des petits problèmes n’a vraiment réussi à gâcher le moment. Aucune aventure ne commence facile. Sinon ce ne serait pas une aventure.


























